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Louis Bertignac a longtemps été le guitariste de Téléphone que le système interne du groupe condamnait à rester dans l’ombre, ses compositions refusées ou ignorées au profit de celles de Jean-Louis Aubert. Quand le groupe éclate le 21 avril 1986, cette frustration accumulée devient soudainement une liberté, et « Ces idées-là » en est le fruit le plus immédiat. La chanson soulève pourtant une question que ses paroles, volontairement floues, refusent de trancher : parle-t-elle d’une femme qui ne rentre plus, ou du naufrage d’un groupe qui fut pendant une décennie le plus grand nom du rock français ?

Une chanson composée pour Téléphone, écartée par Aubert

Comprendre le destin de « Ces idées-là » impose de remonter aux rouages internes de Téléphone, et ce qu’on y trouve n’est pas vraiment flatteur. Louis Bertignac a composé ce titre alors qu’il était guitariste du groupe, convaincu d’en avoir fait quelque chose d’assez fort pour figurer sur un album. Jean-Louis Aubert en a décidé autrement. Ce refus n’était pas anodin, ni même exceptionnel : il s’inscrivait dans une logique de domination créative parfaitement rodée.

Le problème n’était pas le talent de Bertignac. Le problème, c’était la structure du pouvoir à l’intérieur du groupe.

Aubert avait compris très tôt que celui qui contrôle les droits contrôle tout. Dès les débuts de Téléphone, il s’était rendu seul à la SACEM pour y déclarer les premières chansons du groupe à son nom unique, captant ainsi la totalité des premiers droits d’auteur. L’incident avait failli faire exploser le quatuor dès 1978. Un accord avait finalement été trouvé, mais il entérinait une inégalité fondamentale : 40 % des droits pour l’auteur principal, soit Aubert dans l’immense majorité des cas, et seulement 20 % pour chacun des trois autres membres. Bertignac était structurellement minoritaire, condamné à ne placer qu’une ou deux compositions par album. « Cendrillon » reste l’exemple le plus connu de ses rares percées discographiques sous la bannière du groupe.

Ce rapport de force avait une conséquence directe sur la sélection des titres. Quand Aubert souhaitait placer ses propres compositions, les chansons des autres passaient à la trappe, aussi bonnes soient-elles. Le management, dans sa logique commerciale, soutenait ce schéma : un leader identifiable, une image cohérente, et le reste du groupe maintenu dans l’ombre. Téléphone ressemblait de plus en plus, de l’aveu même des acteurs de l’époque, à « Jean-Louis et ses musiciens ». « Ces idées-là » était précisément le genre de chanson qui n’avait pas sa place dans cette configuration : elle était trop personnelle, trop marquée Bertignac pour que le groupe s’en empare naturellement.

La frustration accumulée au fil des albums a eu une conséquence inattendue. Plutôt que de brader ses idées dans un espace qui ne lui appartenait pas vraiment, Bertignac a commencé à les conserver jalousement, à les garder pour lui. « Ces idées-là » a survécu au naufrage du groupe, intacte, en attente d’une autre vie. Téléphone s’est dissous le 21 avril 1986. Moins d’un an plus tard, la chanson existait enfin.

La dissolution de Téléphone, condition de naissance du titre

Le 21 avril 1986, Téléphone se sépare en pleine préparation d’un nouvel album. Les raisons officielles restent floues : on parle de désaccords internes, d’envies divergentes, d’un besoin de renouer avec un travail plus personnel. Mais derrière la formule diplomatique, une réalité s’impose : quatre personnalités fortes dans un même groupe, c’est souvent une tension permanente entre ce que chacun veut dire et ce que le collectif accepte d’entendre.

Pour Bertignac, guitariste solaire mais longtemps cantonné à un rôle de second plan derrière Jean-Louis Aubert, la dissolution est d’abord une fracture. Puis, presque immédiatement, une ouverture. Dès 1986, il fonde Bertignac et les Visiteurs aux côtés de Corine Marienneau, la bassiste de Téléphone, et bascule dans une position qu’il n’avait jamais vraiment occupée : celle de frontman, de voix principale, de figure centrale.

C’est l’échec collectif qui rend possible le succès individuel, et rarement la formule aura été aussi littérale.

C’est précisément dans ce souffle post-rupture qu’il compose « Ces idées-là ». La chanson naît directement de la séparation, portée par l’énergie de quelqu’un qui n’a plus à négocier sa place. L’enregistrement se déroule au Studio Davout, à Paris, entre la seconde moitié de 1986 et le début de 1987. La co-réalisation est confiée à John Potoker, avec Bertignac crédité à ses côtés, et le résultat sonne immédiatement comme l’affirmation d’un artiste libéré d’une contrainte qu’il n’avait peut-être pas pleinement identifiée comme telle.

L’ironie narrative est là, entière : sans la fin de Téléphone, « Ces idées-là » n’aurait probablement jamais existé sous cette forme. Le titre aurait pu rester une ébauche dans un tiroir, ou se retrouver fondu dans un album de groupe sans que Bertignac y prenne vraiment la parole. À la place, le single sort en 1987 et atteint la 13e place des charts français. Pas un triomphe absolu, mais un signal clair : la voix qu’on avait gardée en retrait pouvait tenir seule le devant de la scène.

Un texte à double lecture : rupture amoureuse ou métaphore de Téléphone ?

Les paroles de « Ces idées-là » parlent d’abord une langue très directe, presque brutale dans sa simplicité. « Bébé faudrait rentrer », « Tu n’vas plus rentrer » : ce sont des phrases de tous les jours, le vocabulaire usé d’une relation qui s’effondre. Au premier degré, le texte raconte l’abandon conjugal, la détresse d’un homme qui regarde partir quelqu’un qu’il aimait. Rien de compliqué, rien d’obscur. Et pourtant.

Parce que le contexte biographique s’impose avec une évidence troublante. Bertignac sort ce titre en avril 1987 sous le nom « Bertignac et les Visiteurs », aux côtés de Corine Marienneau, ancienne bassiste de Téléphone et son ex-compagne. Téléphone s’est dissous le 21 avril 1986, exactement un an plus tôt. La chanson avait été composée pendant les années du groupe. Alors forcément, la question se pose et refuse de se laisser écarter : de quelle rupture parle-t-on vraiment ici ? D’une femme qui ne rentre plus, ou d’un groupe qui explose, de quatre musiciens qui cessent de partager la même scène, le même rêve, la même vie ?

On pourrait balayer cela d’un revers de main. Utiliser le langage amoureux pour pleurer autre chose, c’est un vieux tour de passe-passe de la pop, un procédé aussi banal que le blues des lendemains de tournée. Et ce serait une objection honnête.

Mais il y a des ambiguïtés qui appauvrissent une chanson, et d’autres qui l’enrichissent. Celle-là appartient clairement à la seconde catégorie.

Ce qui est fascinant dans « Ces idées-là », c’est que la double lecture n’est pas une fuite, c’est une densité. Elle transforme un simple chagrin d’amour en quelque chose de plus grand, portant en creux le deuil du plus grand groupe de rock français de l’époque. Et le public l’a senti, même sans l’analyser. Le single atteint la 13e place du Top 50 français après son entrée dans le classement le 11 juillet 1987, et les estimations de ventes oscillent entre 150 000 et 400 000 exemplaires. Ces chiffres-là ne s’expliquent pas seulement par une mélodie accrocheuse. Ils racontent la résonance d’un titre qui touche à plusieurs vérités à la fois, et qui laisse à chaque auditeur la place de choisir laquelle lui appartient.

Paroles de « Ces idées là »

Bébé, faudrait rentrer, tu voisJe suis en mal d’être avec toiLa machine à café est détraquéeLes cendriers tous renversésDes heures et des heures passéesDevant la mire de ma téléDes nuits sans dormir à me demanderOù tu peux bien aller
Oooh
Faut pas m’laisser traîner làSeul avec ces idées-làJ’suis pas si fort que tu croisNon, pas si fort que çaOh non, oh non, non, non
Pas si fort que ça
Oh non
BébéUn doute en moi s’est figéTu n’vas plus rentrerJe peux faire une croix sur toiOh, comment ne pas m’imaginerTa petite gueule entre ses brasComment ne pas crier ?Comment ne pas pleurer ?Oh, je suis fatigué
oh non non
Faut pas m’laisser traîner làSeul avec ces idées-làJ’suis pas si fort que tu croisPas si fort que ça

… oh non … bébé x2

Solo guitare

Non, non, non
J’suis pas si fort que tu crois
Pas si fort que ça
Bébé x3

Paroliers : Corine Marienneau / Louis Laurent Bertignac - DR 

NDRL : les paroles viennent de la chanson du clip en Une et peuvent donc être différentes des paroles officielles

Sources

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