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Peu de chansons dans l’histoire du rock ont deux auteurs au sens littéral du terme, deux textes distincts coexistant sur une même mélodie sans que l’un n’efface l’autre. « Because the Night » est née d’un blocage créatif de Bruce Springsteen, incapable de terminer ses couplets au moment d’enregistrer « Darkness on the Edge of Town », et d’une nuit d’attente de Patti Smith, qui a écrit les siens en quelques heures depuis son appartement new-yorkais. Comment une démo abandonnée est-elle devenue l’un des hymnes du rock américain, et que révèle cette étrange paternité partagée sur ce que signifie vraiment écrire une chanson ?

Une cassette qui change de mains, et deux chansons naissent

Le 1er juin 1977, à Atlantic Studios de New York, Bruce Springsteen et le E Street Band enregistrent les premières prises de ce qui va devenir l’un des titres les plus étranges de l’histoire du rock. Étrange non pas par sa forme, mais par sa destinée. La mélodie est là, le refrain « Because the night » aussi . Les couplets, eux, restent vides. Ou presque : des mots marmonnés, des ébauches, un texte que Springsteen n’arrive pas à finir à sa façon.

La raison du blocage est précise. Darkness on the Edge of Town s’écrit sous tension, dans une esthétique de la dureté sociale et de la violence contenue. Ce morceau-là va trop loin dans l’autre sens : trop direct, trop sensuel, trop pop. Springsteen le juge incompatible avec la noirceur qu’il construit album après album. Le 27 septembre 1977, il en grave une dernière prise au Record Plant, mélodie et accords de piano intacts, couplets toujours inachevés. Puis il laisse tomber.

Ce qui se passe ensuite n’est pas une simple cession de droits. Jimmy Iovine travaille simultanément dans les studios voisins du Record Plant, ingénieur du son pour Springsteen le jour, producteur du Patti Smith Group pour l’album Easter à d’autres moments. Il voit dans le morceau abandonné exactement ce que Smith n’a pas encore : un tube capable de l’amener dans les charts grand public. Une conversation à l’hôtel Navarro suffit. Springsteen accepte de confier la démo sur cassette.

Ce geste, en apparence anodin, est l’acte de naissance d’un double objet musical sans précédent dans le rock.

Patti Smith reçoit la cassette. Elle attend un appel longue distance de Fred « Sonic » Smith, son compagnon, guitariste des MC5. L’appel tarde. Elle écoute, et écrit. En une nuit, elle compose l’intégralité des couplets définitifs, y glissant cette ligne devenue centrale : « Love is a ring, a telephone ». Le désir transformé en attente, l’attente transformée en chanson.

Ce qui naît là n’est pas une reprise. Springsteen garde ses propres couplets, différents de ceux de Smith, et fera du titre un pilier de sa scène dès le Darkness Tour de 1978. Smith sort le single le 2 mars 1978. Le titre porte officiellement la double signature Springsteen/Smith. Deux textes, deux visions, une seule structure musicale partagée. Cela n’existe nulle part ailleurs.

Le même refrain, deux visions du désir

Le refrain est là, identique, immuable : « Because the night belongs to lovers / Because the night belongs to lust / Because the night belongs to us. » Springsteen l’a écrit en 1977 lors des sessions de Darkness on the Edge of Town au Record Plant de New York. Il ne lui manquait que des couplets. Ce sont précisément ces couplets manquants qui font de cette chanson un objet unique dans l’histoire du rock américain.

Les siens, quand il les chante en concert depuis le Darkness Tour de 1978, parlent d’un homme qui rentre du travail éreinté, qui a gagné ce qu’il possède à la sueur de ses bras. La nuit n’est pas romantique chez Springsteen. C’est une promesse de trêve pour quelqu’un que la journée a épuisé. L’érotisme est là, mais il est secondaire. Ce qui prime, c’est la résistance, le sentiment d’avoir mérité quelque chose.

Patti Smith a reçu la cassette de travail par l’intermédiaire de Jimmy Iovine, qui produisait son album Easter dans le studio adjacent. Elle a écrit ses couplets en une seule nuit, fin 1977, depuis son appartement new-yorkais, dans l’attente d’un coup de téléphone qui ne venait pas. Fred Smith, le guitariste des MC5, était resté à Detroit. Ce contexte biographique traverse chaque vers : « Have I doubt when I’m alone? Love is a ring, the telephone. » Le téléphone n’est pas une métaphore. C’est l’objet concret de son angoisse cette nuit-là.

Les couplets de Springsteen parlent d’un homme. Ceux de Smith parlent d’une femme qui attend cet homme.

Le refrain commun crée une illusion de continuité entre deux textes que tout oppose. D’un côté, la fatigue ouvrière et la revendication sociale. De l’autre, la vulnérabilité sensuelle et l’impatience du désir. Deux visions du même mot : la nuit. Le premier la veut comme récompense. La seconde la traverse comme une épreuve.

Ce qui rend cette coexistence fascinante, c’est qu’elle dure depuis plus de quarante ans sans que l’une des deux lectures n’écrase l’autre. La version de Smith est sortie en mars 1978 sur Easter, a atteint la 5e place au Royaume-Uni, et reste sa chanson la plus connue. Springsteen l’a gravée sur Live/1975-85 (1986), puis en studio sur The Promise (2010). Deux discographies, deux publics, un seul titre. La question de laquelle est « la vraie » chanson n’a pas de réponse, et c’est exactement ce qui la rend irremplaçable.

Deux versions, deux publics, une seule légende : ce que cela dit du rock

Ce que ce cas révèle, c’est quelque chose que l’industrie musicale préfère éviter de formuler clairement : une chanson n’appartient pas à celui qui en écrit la mélodie, mais à celui qui lui donne ses mots. Springsteen a posé la charpente, Smith a construit la maison. Et c’est la maison que le monde a habitée.

Le 2 mars 1978, le single sort sous le nom du Patti Smith Group. Il atteint la 13e place du Billboard Hot 100 et la 5e en Grande-Bretagne. C’est ce disque-là, issu de Easter, qui ancre le titre dans la mémoire collective. La version Springsteen, elle, n’arrive officiellement qu’en novembre 1986, sur le coffret live Live/1975-85, avec une performance captée à Nassau Coliseum le 29 décembre 1980. Sa version studio ne sort qu’en novembre 2010, sur The Promise, une compilation d’archives qui greffe sa voix sur un instrumental enregistré en juin 1977. Près de trente-trois ans d’écart entre la composition et sa mise en forme définitive côté Springsteen. C’est un gouffre.

Une chanson que son auteur n’a pas su terminer est devenue, entre d’autres mains, l’un des hymnes du rock américain.

Les deux interprétations côte à côte éclairent quelque chose d’essentiel sur le désir et sur la façon dont il change de visage selon qui tient le micro. Smith chante une passion nocturne et immédiate, écrite en une nuit en attendant l’appel de Fred « Sonic » Smith, celui qu’elle allait épouser. C’est un désir personnel, incarné, presque physique dans sa précision. Les versions live de Springsteen poussent la même mélodie vers quelque chose de plus rocailleux, de plus collectif, la chanson devient un cri de classe ouvrière davantage qu’une confidence amoureuse. Deux lectures légitimes, deux publics différents, une seule architecture musicale.

Le 30 décembre 1977 au CBGB Theater à New York, le soir du 31e anniversaire de Patti Smith, Springsteen monte sur scène pour la première représentation du titre. Puis, le 30 octobre 2009 à Madison Square Garden, lors des concerts du 25e anniversaire du Rock and Roll Hall of Fame, ils la jouent ensemble, accompagnés par U2. Deux scènes, trente-deux ans d’intervalle, et la chanson tient les deux sans vaciller.

C’est peut-être ça, la définition d’un standard : une architecture assez solide pour porter des voix radicalement différentes sans jamais se fissurer.

La version avec les trois géants : Patti Smith, le Boss et U2 … des frissons, non ?

 

Sources

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