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Peu de chansons françaises ont une origine aussi décousue et, paradoxalement, aussi cohérente avec ce qu’elles racontent. “Vertige de l’amour” est née d’un titre volé, d’un cheval curieux, d’un film qui fait pleurer et d’une pizza commandée dans l’urgence. Comment Alain Bashung et Boris Bergman ont-ils transformé ce chaos créatif en l’un des sommets de la pop française des années 1980, et qu’est-ce qui rend leur langage commun si singulier, si difficile à imiter?

Bashung et Bergman : la rencontre qui change tout

Au milieu des années 1970, Alain Bashung ressemble à un homme qui court après quelque chose sans vraiment savoir quoi. Dix ans qu’il enchaîne les projets sans que le grand public retienne son nom. Dix ans depuis ce premier 45 tours sorti en 1966, à dix-neuf ans, dans l’espoir d’une percée qui ne vient pas. Entre-temps, il s’invente des pseudonymes, David Bergen ou Hendrick Darmen, comme autant de tentatives d’exister autrement. Il compose pour Dick Rivers, joue Robespierre dans une comédie musicale, arrange, produit dans l’ombre. Il fait le boulot, proprement, mais sans jamais trouver sa voix propre.

C’est dans ce moment de doute, vers 1974-1975, que Boris Bergman entre dans sa vie. Comment, exactement ? Personne ne le sait vraiment, et c’est peut-être là que commence déjà la légende. Aucune anecdote précise, aucun témoin cité, aucun lieu de rencontre immortalisé. Ce flou, loin d’être un détail anecdotique, fait aujourd’hui partie intégrante de la mythologie du duo.

Ce que l’on sait, c’est que Bergman n’est pas un débutant : il a déjà signé “Rain and Tears” pour Aphrodite’s Child en 1968, et écrit pour Dalida, France Gall et Juliette Gréco.

Ce parolier d’origine russe apporte avec lui un univers que Bashung n’a jamais croisé : une langue trouée d’ironie, de métaphores surréalistes, de calembours qui glissent sous la peau. Un idiome entièrement nouveau, quelque part entre le rêve et le boulevard. Leur premier album commun, “Roman-Photos” en 1977, échoue commercialement, mais il pose quelque chose d’irréversible : ensemble, ces deux-là ont commencé à inventer un langage pop français qui n’existait pas encore.

Inventer une langue : l’écriture automatique au service du rock français

Ce qui rend l’alliance Bashung-Bergman si singulière, c’est qu’elle ne ressemble à rien de ce que la chanson française produisait alors. Au lieu de raconter une histoire d’amour avec un début, un milieu et une fin, les deux hommes font confiance au langage lui-même pour créer l’émotion. Bergman puise dans les techniques de l’écriture automatique chères aux surréalistes : on laisse venir les mots, on accepte l’association improbable, on ne censure pas l’image qui dérange. Bashung, de son côté, sculpte une musique pop-rock rythmée, presque dansante, dont l’accessibilité tranche avec la complexité cryptique du texte. Ce contraste, loin d’être un accident, devient la signature du morceau.

Prenons une image précise pour comprendre ce que cette méthode produit. Là où un parolier de variété aurait écrit “j’vais me casser” pour exprimer une envie de fuite, Bergman choisit : “Si ça continue j’vais m’découper… suivant les points, les pointillés.” La phrase déclenche un sourire, puis une légère inquiétude. On visualise malgré soi un personnage qui se détache de lui-même comme une étiquette à la découpe. Ce glissement entre l’humour noir et l’image mentale perturbante, c’est exactement ce que les deux complices cherchaient : désorienter l’auditeur juste assez pour le garder attentif.

“Dieu avait mis un kilt”, “Mes circuits sont niqués” : ces formules ne décrivent rien de précis, mais elles créent une atmosphère immédiate, presque cinématographique.

Dans la France du début des années 1980, la variété dominait encore avec ses récits sentimentaux bien balisés. Ce collage textuel, cette esthétique du coq-à-l’âne portée par une guitare wha-wha et un chant crooner, n’avait tout simplement pas d’équivalent. Bashung et Bergman ne réformaient pas le genre, ils en inventaient un autre.

Rockfield, le cheval et la pizzeria : la naissance accidentée du titre

Septembre 1980. L’équipe de Bashung pose ses valises aux Rockfield Studios, au cœur du Pays de Galles, dans ce qui fut autrefois des écuries. Les murs en pierre gardent quelque chose de la vie animale qui les a précédés et, d’ailleurs, Boris Bergman en fera l’expérience de la façon la plus littérale qui soit : pendant qu’il s’efforce de trouver ses mots, un cheval passe la tête par l’ouverture de la pièce, curieux et placide, comme pour juger le travail en cours. On imagine Bergman lever les yeux, sourire peut-être, puis replonger dans ses carnets. C’est dans ce décor légèrement hors du monde que commence vraiment l’aventure du titre.

Sauf que le titre, justement, pose problème dès le départ. La chanson s’appelait alors “Attention fragile” et tout le monde semblait s’en satisfaire, jusqu’au trajet en taxi londonien qui mène l’équipe au studio. La radio ou un autre passager fait entendre la chanson de Bernard Lavilliers, exactement homonyme. Le titre est grillé, il faut repartir de zéro. Ce revers collectif se règle à la façon la plus humaine possible : le groupe va manger dans une pizzeria en face du studio, commande, discute, cherche. C’est de cette soirée que naîtra le nom de l’album “Pizza”, preuve que les plus belles décisions créatives se prennent parfois la bouche pleine.

La trame définitive de “Vertige de l’amour” naît elle, d’un moment beaucoup plus solitaire. Bergman sort d’une séance de cinéma où il vient de pleurer seul dans la salle devant “Elephant Man”. Encore ému, il rentre à pied, Walkman aux oreilles, et commence à écrire le texte dans la rue. Pendant ce temps, Bashung est au téléphone, négociant âprement une rallonge budgétaire. Deux solitudes parallèles, un seul chef-d’œuvre en gestation.

L’émotion brute d’un film, un cheval gallois et une pizza londonienne : rarement une chanson aura eu des parrains aussi improbables.

 

Du studio Maison Rouge au hit-parade : une langue nouvelle validée

C’est dans les murs du studio Maison Rouge, à Fulham, que tout se cristallise. Les voix sont enregistrées, le mixage finalisé, et l’ingénieur du son Tony Taverner veille à ce que chaque mot étrange, chaque image surréaliste inventée par Bashung et Bergman, sonne avec la précision d’un coup de poing. La coproduction est assurée conjointement par Alain Bashung lui-même et Ken Burgess, deux hommes qui croient, sincèrement, que cette langue nouvelle mérite d’exister au-delà des cercles initiés. Personne, pourtant, ne mesure encore ce qui est en train de se passer.

“Un langage inventé dans l’urgence créative, validé par 700 000 acheteurs qui n’ont pas cherché à le comprendre, juste à l’entendre.”

Parce que le vrai verdict, il ne vient pas des critiques. Il vient des bacs à disques. En mars 1981, “Vertige de l’amour” atteint la deuxième place du hit-parade français, portée par un public qui n’a pas eu besoin de décoder les calembours ni de saisir les références surréalistes pour ressentir quelque chose. Plus de 700 000 exemplaires s’arrachent dans les semaines suivantes. Un chiffre qui, pour un artiste venu des marges rock, ressemble presque à un malentendu heureux.

Mais ce n’en est pas un. Ce succès prouve simplement que Bashung et Bergman avaient vu juste : il existait, en France, un public prêt à accepter une pop qui parle de travers, qui glisse entre les mots sans jamais se laisser attraper. Ce duo avait inventé quelque chose, dans un appartement londonien puis dans une session d’enregistrement à mille lieues du showbiz parisien, et le hit-parade venait de lui donner raison.

Parole de “Vertige de l’amour”

J’ai crevé l’oreiller
J’ai dû rêver trop fort
Ça me prend les jours fériés
Quand Gisèle clape dehors
J’aurais pas dû ouvrir
À la rouquine carmélite
La mère sup’ m’a vu venir
Dieu avait mis un kilt
Y’a dû y’avoir des fuites

Vertige de l’amour
Mes circuits sont niqués
Puis y’a un truc qui fait masse
Le courant peut plus passer
Non mais t’as vu ce qui passe
J’veux le feuilleton à la place

Vertige de l’amour
Tu te chopes des suées à Saïgon
J’m’écris des cartes postales du front
Si ça continue j’vais me découper
Suivant les points, les pointillés

Vertige de l’amour
Désir fou que rien ne chasse
Le cœur transi reste sourd
Aux cris du marchand de glaces
Non mais t’as vu ce qui passe
J’veux le feuilleton à la place

Vertige de l’amour
Mon légionnaire attend qu’on l’shunte
Et la tranchée vient d’être repeinte
Écoute, si ça continue j’vais me découper
Suivant les points, les pointillés

Vertige de l’amour
J’ai dû rêver trop fort
Ça me prend les jours fériés
Quand Gisèle clape dehors

J’ai crevé l’oreiller
J’ai dû rêver trop fort
Ça me prend les jours fériés
Quand Gisèle clape dehors
J’ai crevé l’oreiller

Sources

Virgile PArtouche

Consultant SEO le jour, passionné de vintage la nuit. Une fois les écrans éteints, je troque les audits et les dashboards pour ma plume sur Monsieurvintage.com. Là, je raconte l’histoire des objets, des voitures et des tendances qui ont marqué les époques, avec une curiosité insatiable pour tout ce qui a un parfum rétro. Entre algorithmes et nostalgie, je construis des ponts entre le passé et le présent.

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