Serge Gainsbourg : les 550 chansons que personne ne cite jamais
Gainsbourg avant la légende : un compositeur de 550 chansons, pas de dix
Le 26 août 1954, un jeune homme dépose ses premières compositions à la SACEM sous le pseudonyme de Julien Gris, puis Julien Grix. Il ne s’appelle pas encore officiellement Serge Gainsbourg, un nom qu’il n’adoptera définitivement qu’en décembre 1956. Ce détail administratif, anodin en apparence, marque pourtant le point de départ d’une des aventures d’écriture les plus prolifiques de la chanson française. Pendant trente-six ans, jusqu’en 1990 et les dernières paroles griffonnées pour Variations sur le même t’aime de Vanessa Paradis, cet homme ne s’arrêtera presque jamais d’écrire.
Le résultat de cette vie passée à composer ? Environ 550 chansons, selon le décompte retenu par la Bibliothèque Publique d’Information lors de son exposition de 2023 consacrée à l’artiste. Certains chercheurs avancent des chiffres différents : le chercheur Franck Lhomeau a identifié 466 textes, le biographe Serge Vincendet en a catalogué 636 en comptant les fragments. Gainsbourg lui-même n’a jamais tenu de registre précis de son propre catalogue, comme si l’inventaire l’intéressait moins que l’acte de créer.
Ce qui est certain, c’est que les deux tiers de ce répertoire colossal ont été écrits non pas pour lui, mais pour d’autres.
Juliette Gréco, France Gall, Françoise Hardy, Petula Clark, Zizi Jeanmaire, Dalida : autant d’interprètes qui ont chanté un Gainsbourg que le grand public ne reconnaît plus comme tel. Ces chansons existent pourtant, enfouies dans des faces B, des 45 tours oubliés, des albums de compilations que plus personne ne sort de sa pochette.
Et pendant ce temps, le canon officiel tourne en boucle. La Javanaise (1963), Bonnie and Clyde (1968), Histoire de Melody Nelson (1971), Aux armes et caetera (1979) : quatre repères chronologiques qui cristallisent une image de Gainsbourg aussi célèbre qu’incomplète. Gainsbourg lui-même avait pointé ce phénomène dès 1966, observant avec une certaine amertume que sur douze titres soigneusement arrangés d’un album, les radios n’en diffuseraient que deux et ignoreraient les dix autres.
Ce répertoire invisible n’est pourtant pas homogène ni secondaire. Il cache des expérimentations stylistiques radicales : mambo, cha-cha-cha, jazz, funk, pop psychédélique, et même des polyrythmies africaines sur *Gainsbourg Percussions* en 1964. La vraie question n’est pas de savoir pourquoi Gainsbourg est célèbre. C’est de comprendre ce que l’on a choisi, collectivement, de ne pas entendre.
Le répertoire fantôme : pourquoi ces chansons ont disparu des radars
Il faut imaginer la scène : les murs d’un couloir du Centre Pompidou, entièrement recouverts de titres imprimés en noir sur blanc, 550 noms de chansons défilant du sol au plafond comme un générique qui n’en finirait pas. C’est ce que la conservatrice Caroline Raynaud, avec sa co-commissaire Monika Próchniewicz, a choisi de faire à l’entrée de l’exposition “Serge Gainsbourg, le mot exact”, ouverte à la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou du 24 janvier au 8 mai 2023. Un geste presque politique : rendre visible, d’un seul coup d’œil, l’immensité d’un corpus que la mémoire collective a réduit à une poignée de classiques.
Cinq cent cinquante chansons. Et l’on n’en cite jamais que dix.
Ce travail de révélation, Gilles Verlant et Loïc Picaud l’avaient déjà entrepris bien avant, à leur façon, sur papier. Leur ouvrage L’intégrale Gainsbourg : L’histoire de toutes ses chansons, publié en 2011 aux éditions Fetjaine puis réédité chez EPA, constitue encore aujourd’hui la référence absolue pour qui veut s’aventurer hors des sentiers balisés. Ils y documentent plus de trente-cinq ans de carrière, titre après titre, y compris ceux que personne ne connaît plus, ceux que Gainsbourg lui-même avait peut-être préféré oublier.
Car l’invisibilité de ces chansons n’est pas un hasard. Elle s’explique par des mécanismes très concrets. Avant même de signer sous son propre nom, Gainsbourg avait déposé certaines de ses premières compositions à la SACEM sous les pseudonymes de Julien Gris et Julien Grix, des alias restés totalement méconnus du grand public. Ces chansons-là n’ont jamais eu de visage pour les défendre. D’autres ont tout simplement été écrites comme des travaux de commande : des titres taillés sur mesure pour des interprètes yé-yé dont la carrière s’est éteinte aussi vite qu’elle avait brillé, des bandes originales de films confidentiels, des chansons refusées qui n’ont jamais trouvé preneur. Des œuvres fonctionnelles, conçues sans ambition d’éternité, et condamnées à ce titre à disparaître des encyclopédies.
Il y a aussi une dynamique plus sourde, plus culturelle. La naissance de l’alter ego “Gainsbarre” dans les années 1980, avec ses provocations télévisées et ses scandales soigneusement entretenus, a progressivement aspiré toute la lumière médiatique vers un personnage, au détriment d’une œuvre. Quand l’image prend le dessus, les chansons les plus délicates, les plus poétiques, les plus expérimentales, finissent par se noyer dans le bruit. Ce répertoire enfoui n’est pas moindre. Il est simplement victime d’une narration trop efficace, celle d’un mythe qui a cannibalisé sa propre discographie.
Plonger dans les 550 : pistes concrètes pour explorer le Gainsbourg oublié
- La première boussole pour quiconque veut vraiment plonger dans ce territoire inconnu, c’est un livre : L’Intégrale Gainsbourg : l’histoire de toutes ses chansons, co-écrit par Gilles Verlant et Loïc Picaud, paru aux éditions Fetjaine en 2011, recense et commente chronologiquement l’ensemble du catalogue, chanson par chanson, sans hiérarchie ni sélection canonique.
- Ce format chronologique n’est pas anodin : il oblige le lecteur à traverser les périodes les moins photographiées de la carrière, celles que les compilations télé oublient systématiquement, et c’est précisément là que les surprises attendent.
- La deuxième ressource à connaître, c’est l’exposition “Serge Gainsbourg, le mot exact”, organisée à la BPI du Centre Pompidou de janvier à septembre 2023 : les archives issues du mythique appartement du 5 bis rue de Verneuil y révèlent manuscrits, tapuscrits annotés et petits papiers griffonnés, autant de preuves que même ses chansons les plus discrètes étaient le fruit d’un travail d’orfèvre.
- Pour organiser sa propre exploration, une grille de lecture par périodes reste l’approche la plus efficace : les années 1958-1962, ancrées dans le jazz et la chanson rive gauche, constituent un continent presque vierge, avec des morceaux comme Les Goémons ou Black Trombone, écrits avant que la provocation devienne sa marque de fabrique.
- Un autre angle d’entrée, souvent négligé, passe par ses compositions pour autrui : Gainsbourg a écrit pour Juliette Gréco, Petula Clark, Dalida, Dani, Marianne Faithfull ou encore Alain Bashung, un répertoire d’auteur-compositeur pur, sans son visage dessus, et donc largement invisible dans le récit dominant.
- Les premiers vinyles réédités permettent justement de réentendre ces strates enfouies dans de bonnes conditions, sans la médiation des grandes compilations qui écrasent tout sous les mêmes dix titres.
- Ce que ce Gainsbourg-là dit de l’artiste, c’est quelque chose que le canon efface soigneusement : un perfectionniste acharné, profondément nourri par Baudelaire, Poe, Tzara et Nabokov, qui cherchait la rime exacte avec une rigueur d’artisan, loin du génie décadent et spontané que “Gainsbarre” a fini par incarner dans l’imaginaire collectif.
- Explorer ces 550 chansons, c’est finalement découvrir que la provocation n’était pas son fond, mais sa surface : en dessous, il y avait un homme de lettres qui travaillait dans l’ombre, et dont une grande partie de l’œuvre attend encore, silencieuse, d’être entendue pour la première fois.
Sources
- Le Grand Échiquier – Spécial Serge Gainsbourg | FranceTvPro.fr
- Programme | Nuit des Musées
- YouTube: Plonger dans les 550 : pistes concrètes pour explorer le Gainsbourg oublié
Crédit image : Direction artistique humaine et génération assistée par IA

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