It’s Raining Again de Supertramp : le conflit qui a failli tuer la chanson
Une comptine de trop : quand une chanson enfantine divise un groupe au bord du gouffre
Un numéro 1 en France. Un refrain qui dégouline de bonheur sous la pluie. Et, glissée dans les dernières secondes du morceau, une comptine de cour de récréation que la grand-mère anglaise de n’importe qui connaît par cœur. It’s Raining Again est, sur le papier, le single parfait de l’automne 1982. Sauf qu’au sein de Supertramp, ce morceau ne fait pas rire tout le monde.
Sorti en octobre 1982, le titre ouvre la face commerciale de …Famous Last Words…, septième album studio du groupe. Il grimpe au sommet des ventes en France (IFOP, fin octobre 1982), accroche la 4e place au Canada, et se faufile jusqu’au 11e rang du Billboard Hot 100. Un carton, objectivement. Mais ce triomphe populaire recouvre quelque chose de bien plus trouble : le morceau est le produit d’un groupe qui, au moment même de sa sortie, s’effondre sur lui-même.
Roger Hodgson a écrit, composé et chanté It’s Raining Again seul. Entièrement. La signature contractuelle “Rick Davies / Roger Hodgson” est une formalité, pas une réalité créative. Et c’est précisément dans le détail qui fait sourire les uns et grincer les autres que se loge le problème : dans l’outro du morceau, Hodgson glisse les paroles de la comptine traditionnelle anglaise “It’s Raining, It’s Pouring”, avec son vieux monsieur qui ronfle et se cogne la tête au lit. Charmant. Enfantin. Radiophonique.
Pour les deux camps qui déchirent alors Supertramp, cette comptine de trente secondes résume tout ce qui les sépare.
D’un côté, Hodgson voit dans cette légèreté assumée la continuité naturelle du succès de Breakfast in America (1979), une pop mélodique qui conquiert les ondes sans s’excuser de plaire. De l’autre, Davies milite pour une musique plus dense, plus sombre, ancrée dans le rock progressif et le blues. Les deux têtes pensantes du groupe travaillent alors dans des studios séparés en Californie, sans se parler, ou presque. Ce n’est pas une brouille passagère. C’est une fracture.
La comptine finale d’It’s Raining Again ne l’a pas provoquée. Mais elle la cristallise avec une précision presque cruelle. Et pour comprendre pourquoi l’album s’appelle …Famous Last Words…, il faut d’abord comprendre ce que cette comptine dit de l’état du groupe en 1981-1982.
Davies contre Hodgson : deux Supertramp qui ne s’entendent plus
Les faits sont là, documentés, vérifiables. En 1981-1982, Rick Davies et Roger Hodgson n’enregistrent plus dans le même studio. Hodgson s’isole dans son studio personnel, Unicorn Studios, à Nevada City, dans le nord de la Californie. Davies travaille de son côté au Backyard Studio, sa propriété d’Encino, dans la banlieue de Los Angeles. La distance géographique n’est pas un caprice logistique. C’est le dernier outil disponible pour éviter que le groupe n’explose avant même de finir l’album.
Le désaccord le plus révélateur de cette période tourne autour d’un morceau que la plupart des fans de Supertramp connaissent aujourd’hui sous le nom Brother Where You Bound. Davies veut en faire la pièce centrale de …Famous Last Words…, une composition progressive de plus de dix minutes, dense, ambitieuse, taillée pour l’album. Hodgson oppose son veto : trop sombre, trop lourd, incompatible avec la direction pop qu’il défend. Le morceau est écarté. Davies le récupère après le départ d’Hodgson et en fait le titre d’un album entier paru en 1985, développé jusqu’à seize minutes. L’idée de ce veto croisé, chacun bloquant l’autre, structure l’ensemble de la conception de l’album.
C’est dans ce contexte qu’il faut replacer It’s Raining Again et sa comptine finale. Soyons honnêtes sur ce point : aucune interview d’époque, aucune biographie de référence n’atteste formellement que Davies a tenté de retirer le morceau de l’album à cause de ces quelques mesures enfantines empruntées à “It’s Raining, It’s Pouring”. Cette phrase précise, “Davies voulait supprimer la chanson”, n’a pas de source directe. Il serait malhonnête de la présenter comme un fait établi.
Mais voilà le paradoxe : l’esprit de ce veto, lui, est parfaitement cohérent avec tout ce que l’on sait de la fracture entre les deux hommes. Davies, qui se bat pour imposer une suite progressive de seize minutes, allait-il applaudir une comptine de cour d’école collée en fin de single pop ? La logique de la polarisation documentée répond à la place des archives. On ne peut pas prouver qu’il a dit non. On peut difficilement imaginer qu’il ait dit oui avec enthousiasme.
La pochette de l’album, conçue sous la direction artistique de Mike Doud et Norman Moore, résume tout sans un mot : un funambule en équilibre sur un câble tendu au-dessus des nuages, et une paire de ciseaux sur le point de couper le fil. Quelqu’un, chez Supertramp, savait exactement ce qui se passait. Le titre de travail initial de l’album était d’ailleurs Tightrope, le fil du funambule. Ils l’ont finalement changé, mais l’image, elle, est restée.
…Famous Last Words… est l’album d’un groupe qui s’enregistre séparément, se coupe mutuellement les projets ambitieux, et place une comptine enfantine sur son single le plus commercial. Chaque décision de 1982 annonce la suivante. Et la suivante annonce 1983.
‘Famous Last Words’ : un titre prémonitoire, un héritage qui ne s’efface pas
Le titre de l’album dit tout, à condition d’accepter qu’il ne dise pas la même chose selon qui l’entend. Roger Hodgson a confié en 2015 que lui et Rick Davies avaient choisi …Famous Last Words… en sachant pertinemment, dès les sessions d’enregistrement, qu’ils ne referaient plus jamais un disque ensemble. Un adieu lucide, conscient, formulé en groupe mais ressenti en solo. John Helliwell, lui, a donné une version plus oblique en 1986 : le titre ironisait sur les retards accumulés, sur toutes ces promesses de livrer l’album “bientôt” que le groupe avait dû ravaler. Qui a eu l’idée le premier ? Helliwell admettait ne plus s’en souvenir. L’origine exacte importe moins que ce que le titre accomplit : nommer la fin sans le dire franchement, ce qui est, en soi, une posture typiquement Supertramp.
…Famous Last Words… est l’un de ces rares albums dont le titre fonctionne comme une épitaphe rédigée par ceux-là mêmes qu’elle concerne.
It’s Raining Again, au cœur de cette dynamique, prouve que Davies avait tort sur le plan commercial, même si ses réserves artistiques se comprennent. **Numéro 1 en France, 11e place au Billboard Hot 100*, le single démontre qu’Hodgson lisait son époque avec une précision que la légèreté apparente du morceau dissimulait bien. La comptine finale, ce “It’s Raining, It’s Pouring”* qui faisait grincer des dents en studio, ne gênait pas les auditeurs. Elle les séduisait.
Hodgson quitte définitivement Supertramp à l’issue du “Famous Last Words Tour”, après 65 dates entre juin et septembre 1983. Le dernier concert a lieu le 25 septembre 1983 à l’Irvine Meadows Amphitheatre, en Californie. Une sortie de scène sans déclaration fracassante, presque à l’image du titre de l’album.
Réécouter It’s Raining Again avec ce contexte en tête change quelque chose. Ce n’est plus seulement un single radieux de l’automne 1982. C’est l’œuvre d’un homme qui savait, en chantant sous la pluie, que le beau temps avec son groupe était compté. La comptine n’est plus enfantine : elle sonne comme une dérision douce, une façon de sourire avant de claquer la porte. Pour mesurer l’ampleur exacte de cette rupture, les entretiens de presse de 1982-1983 et The Supertramp Book de Martin Melhuish (1986) restent des sources indispensables.
Supertramp – It’s Raining Again : le clip
Sources
- discogs.com
- wikipedia.org
- youtube.com
- YouTube: ‘Famous Last Words’ : un titre prémonitoire, un héritage qui ne s’efface pas

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