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Catherine Ringer a rejoint Marcia. La disparition  de la chanteuse des Rita Mitsouko hier (15 septembre 2026)  vient clore l’un des chapitres les plus incandescents de notre histoire musicale. Pendant quarante ans, Ringer aura porté, dans sa chair et sa voix, le souvenir vibrant d’une professeure de danse fauchée par le cancer. Marcia Baïla a été un acte d’amour et de survie, un tube national qui a sauvé un prénom de l’oubli total. Pourtant, la force de ce succès a eu un effet inattendu : l’œuvre a fini par dévorer son sujet. En ce jour de deuil où nous célébrons le génie de Catherine Ringer, replongeons dans son plus grand tube pour rendre justice à celle qui l’a inspiré : qui était véritablement Marcia Moretto ?

Marcia Baila des Ria Mitsouko le clip officiel

 

Marcia Moretto, bien plus qu’un prénom dans un refrain

Quarante ans que les notices consacrées à Marcia Baïla fonctionnent selon le même schéma. On cite le titre, on explique qu’il sort en 1984 sur le premier album des Rita Mitsouko avant de s’imposer comme tube national en 1985, et on ajoute, presque en marge : “la chanson rend hommage à Marcia Moretto, professeure de danse morte d’un cancer.” Point. La femme est résumée à sa disparition, et sa carrière s’évapore dans cette seule phrase.

C’est une violence tranquille, d’autant plus efficace qu’elle se donne des airs de respect.

Le problème commence avec une lecture erronée des paroles elles-mêmes. Catherine Ringer n’a pas écrit une fiche d’état civil. Elle a écrit un portrait corporel, une restitution de mouvement, une tentative de traduire en mots ce qu’un corps peut faire sur scène. “Danse un peu chinois”, “à plat comme un hiéroglyphe inca de l’opéra”, “jambes aiguisées comme des couperets”, “son visage danse avec tout le reste” : ce sont des images poétiques qui décrivent une gestuelle, pas des données biographiques à indexer. Prendre ces vers au pied de la lettre pour décrire Moretto, c’est confondre le tableau et le modèle, le portrait et le passeport.

Et c’est exactement cette confusion qui a effacé l’artiste. Comme si la chanson avait absorbé la femme, l’avait digérée, et ne restituait plus qu’une silhouette allégorique. Une muse, au sens le plus réducteur du terme : celle qui inspire, mais dont on n’a pas à savoir ce qu’elle a fait.

Ce que les notices omettent, c’est une trajectoire d’avant-garde cohérente sur une décennie entière. Chorégraphe, metteuse en scène, mannequin qui a réinventé le défilé parisien, interprète, pédagogue : Marcia Moretto n’était pas un personnage de chanson attendant d’être chanté. Elle existait, créait, collaborait, bousculait. La chanson est venue après. Elle en est la conséquence, pas l’origine.

Remettre Moretto au centre, c’est vouloir continuer le souhait des Rita Mitzouko.

Une trajectoire familiale hors du commun

Marcia Lynn Moretto naît le 18 juillet 1946 dans l’Illinois, là où ses parents argentins séjournaient le temps de leurs études de troisième cycle. Elle n’est pas née en Argentine, et elle n’est pas née en 1949. Cette date, pourtant reprise par des notices biographiques sérieuses, y compris une fiche de la BnF, est fausse au regard de l’état civil.

La corriger n’est pas un détail : elle entraîne avec elle l’erreur sur l’âge au décès. Marcia Moretto est morte le 21 mai 1983, à 36 ans, à deux mois de son 37e anniversaire. Catherine Ringer a répété dans plusieurs interviews qu’elle était morte à 32 ans. C’est compréhensible dans la bouche d’une amie dévastée par le deuil, moins acceptable quand la presse généraliste et les bases de données culturelles reproduisent l’approximation pendant quarante ans sans la vérifier. Quant à 1981, l’autre année qui circule, c’est simplement inexact.

Ce qui frappe, en remontant aux origines familiales, c’est à quel point la trajectoire de Marcia Moretto n’a rien d’imprévisible. Son père, Oreste Moretto, était ingénieur civil formé notamment à l’Université de l’Illinois. Sa mère, Nelly Moretto, née Pozzoli (1925-1978), était pianiste, pédagogue et compositrice, une figure de l’avant-garde musicale argentine, associée à l’Instituto Di Tella et au Studio de Phonologie Musicale de Buenos Aires. Pionnière de la musique électroacoustique dans un pays où cette pratique était encore marginale, Nelly Pozzoli n’était pas une musicienne de salon.

Dans ce foyer, l’expérimentation n’était pas une posture. C’était l’air respiré.

Son frère Gustavo Moretto prolonge cette ligne : compositeur et claviériste, membre fondateur d’Alma y Vida puis d’Alas, deux groupes centraux du jazz-rock et rock progressif argentin des années 1970.

Marcia grandit entre une mère qui recompose le son et un frère qui hybride les genres. Quand elle se tourne vers la danse, le mannequinat performatif et la mise en scène, ce n’est pas une bifurcation. C’est la même impulsion familiale qui change de médium. Le corps comme instrument d’avant-garde, là où Nelly utilisait le studio et Gustavo le clavier.

Un style chorégraphique impossible à classer

Ce qui rend la gestuelle de Marcia Moretto si difficile à décrire tient à une contradiction apparente : la discipline et la subversion coexistaient dans le même mouvement. Catherine Ringer l’a dit simplement, “elle dansait avec le visage.” Cette formule a ensuite trouvé un écho dans les paroles de Marcia Baïla, “et son visage danse avec tout le reste”, mais elle désigne d’abord un fait concret. L’expressivité faciale chez Moretto n’accompagnait pas la danse, elle en était le centre de gravité.

Le corps fonctionnait sur deux registres simultanés. En bas, la rigueur des pointes, une précision digne d’une ballerine classique. En haut, des grimaces, des contorsions, une intensité clownesque et burlesque qui n’avait rien à voir avec la légèreté qu’on attend du registre comique. Ringer parlait de “grimaces dignes d’un clown.” Ce n’était pas une critique. C’était le vocabulaire exact pour décrire une dissociation corporelle travaillée, maîtrisée, qui empruntait au mime son art de la retenue et au burlesque son dépassement délibéré.

La rigueur et le clownesque ne se tempéraient pas mutuellement : ils s’amplifiaient.

À Montparnasse, au milieu des années 1970, Moretto proposait des performances solos assez singulières : elle maniait des bolas de gaucho argentines, des boleadoras, les faisant tournoyer et filer sur des enregistrements de la chanteuse brésilienne Gal Costa. Le geste était à la fois précis et baroque, archiviste d’une culture sudaméricaine et totalement libre de toute reconstitution folklorique.

Quant aux images que Ringer forge dans la chanson, “danse un peu chinois”, “à plat comme un hiéroglyphe inca de l’opéra”, il faut être clair : ce sont des métaphores poétiques. Elles décrivent des postures plates, géométriques, angulaires. Elles ne renvoient à aucune formation documentée à l’opéra de Pékin ni à quelque discipline inca. Ce sont des images justes pour un corps qui refusait la rondeur occidentale du mouvement, pas un curriculum vitae en vers.

Ce même sens de la théâtralisation du corps dans l’espace explique une contribution souvent oubliée : à la fin des années 1970, Moretto est reconnue comme la première chorégraphe à avoir transformé les défilés de mode parisiens en spectacles dansés à part entière. Avant elle, le défilé était une présentation. Après elle, c’était une scène.

Making of du clip “Marcia Baila”

 

Ce que “Marcia Baïla” dit et ce qu’elle tait

Il y a quelque chose d’ironique dans le destin de Marcia Baïla. Catherine Ringer et Fred Chichin composent et écrivent la chanson fin 1983, quelques mois après la mort de Moretto le 21 mai 1983, pour lui rendre hommage. Le titre sort en avril 1984 sur le premier album éponyme des Rita Mitsouko, puis en 45 tours, et devient un phénomène national au premier semestre 1985, atteignant la deuxième place du Top 50. Quarante ans plus tard, c’est cette ascension qui reste dans les mémoires. Pas la femme qu’elle célébrait.

Le clip, tourné en janvier 1985 à Aulnay-sous-Bois par Philippe Gautier, concentre cette ambivalence. Les costumes signés Jean Paul Gaultier et Thierry Mugler, les toiles du peintre argentin Ricardo Mosner en arrière-plan : visuellement, tout ça convoque l’inventivité corporelle que Moretto avait transmise à Ringer, ce mélange de rigueur et de burlesque, cette façon de dissocier le haut et le bas du corps. Mais la filiation reste invisible pour qui ne sait pas chercher. Ce que le spectateur voit, c’est le magnétisme de Ringer, sa présence électrique, sa capacité à incarner quelque chose de carnavalesque et d’intense à la fois. Le sujet de la chanson disparaît derrière son interprète.

Marcia Baïla a sauvé le nom de Moretto de l’oubli total, et l’a enfermé dans une silhouette trop petite pour elle.

Le contre-argument mérite d’être dit clairement. Sans la portée commerciale du morceau, sans sa pérennité dans les playlists et les commémorations, le parcours de Marcia Moretto aurait probablement disparu de toute mémoire collective en dehors des cercles de danse et de théâtre d’avant-garde. La chanson a préservé quelque chose, fût-ce un prénom et une image floue. Ce n’est pas rien. Catherine Ringer et Fred Chichin dansent peut-être avec elle quelque part ailleurs, qui sait…

Courte apparation de Marcia Moretto dans “Rock and Torah “

 

 

Virgile Partouche

Consultant SEO / GEO  le jour, passionné de vintage la nuit. Une fois les écrans éteints, je troque les audits et les dashboards pour ma plume sur Monsieurvintage.com. Là, je raconte l’histoire des objets, des voitures et des tendances qui ont marqué les époques, avec une curiosité insatiable pour tout ce qui a un parfum rétro. Entre algorithmes et nostalgie, je construis des ponts entre le passé et le présent.

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