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Une femme en quête d’elle-même, après les feux de l’Histoire

Le 15 mars 1975, Aristote Onassis s’éteint à Paris. Jacqueline dit Jackie Kennedy, veuve pour la deuxième fois à 45 ans, se retrouve à un carrefour singulier. Toute sa vie adulte, elle avait été définie par les hommes qui l’entouraient : épouse du président le plus charismatique de l’histoire américaine, puis compagne du magnat grec le plus riche du monde. Ce double héritage était écrasant, et pourtant, curieusement, libérateur.

Elle choisit New York. Non pas comme refuge, mais comme terrain d’un nouveau départ. La ville qu’elle connaît bien, ses rues, ses musées, ses maisons d’édition, devient le cadre d’une reconversion que personne, dans les cercles mondains qui l’observent encore, ne voit vraiment venir.

C’est là le paradoxe le plus saisissant de son histoire : l’une des femmes les plus photographiées, les plus commentées, les plus mythifiées du XXe siècle allait construire une vie professionnelle que presque personne ne raconte aujourd’hui.

La presse francophone, particulièrement, s’arrête à cette image figée : la veuve en noir à Dallas, ou la silhouette glamour sur le yacht d’Onassis. Ce que Jackie a véritablement choisi de faire de ses vingt dernières années de vie reste un angle mort dans la langue de Molière. Les encyclopédies s’y attardent en une phrase, les articles de fond la négligent presque entièrement.

Et pourtant, à l’été 1975, elle décroche le téléphone et appelle Thomas Guinzburg, président de Viking Press, un vieil ami. Elle veut travailler. Pas inaugurer des expositions, pas présider des galas de charité, travailler vraiment, quatre jours par semaine, dans un petit bureau au 625 Madison Avenue, pour 200 dollars par semaine. Le geste est à la fois discret et radical, presque provocateur pour une femme de sa stature.

Ce chapitre de sa vie, celui qu’elle a construit loin de l’ombre de ses maris, mérite qu’on lui rende enfin sa juste place. Jackie : le film sur la vie de Jackie Kennedy sortira en salles le 1er février 2017, mais même le cinéma ne s’y est guère aventuré. C’est cette Jackie-là, l’éditrice curieuse et déterminée, que l’on va explorer ici.

Viking Press, Doubleday : les coulisses d’une vocation inattendue

C’est Thomas Guinzburg, directeur de Viking Press, qui lui tend la perche en septembre 1975. Le salaire proposé : 200 dollars par semaine, soit à peine 10 000 dollars par an. Pour celle qui avait été la femme la plus photographiée du monde libre, l’offre aurait pu sembler dérisoire. Elle l’accepte sans hésiter, et c’est peut-être là le premier signal fort d’une reconversion sincère, pas calculée pour les magazines.

Ses débuts chez Viking durent pourtant un peu plus de deux ans. En 1977, la polémique éclate autour du roman Shall We Tell the President? de Jeffrey Archer, un thriller dont l’intrigue tourne autour d’un complot d’assassinat visant Ted Kennedy, son beau-frère. Difficile pour Jackie de rester en poste au sein d’une maison qui publie un tel livre, même si elle n’est pas directement impliquée dans ce projet. Elle démissionne, discrètement, fidèle à sa façon de tracer des lignes sans faire de bruit.

C’est John T. Sargent, ami de longue date et directeur de Doubleday, qui lui ouvre les portes de la maison en 1978. Elle y entre en tant qu’éditrice associée, et gravit les échelons jusqu’au poste d’éditrice senior au début des années 1980. La trajectoire, cette fois, est durable.

“Elle s’installait parfois par terre pour trier les pages des manuscrits, laissant des notes précises dans les marges, comme n’importe quel éditeur consciencieux.”

Ce qui frappe les témoins de l’époque, c’est l’absence totale de coquetterie statutaire. Petit bureau sans fenêtres. Elle répond elle-même au téléphone, va chercher son propre café, fait la queue pour la photocopieuse. Pas de passe-droit, pas d’assistant dévoué à sa seule gloire. Elle lit, elle annote, elle corrige. La célébrité est laissée au vestiaire dès le matin.

Cette rigueur n’est pas de la performance. Elle témoigne d’une femme qui avait besoin que son travail existe indépendamment de son nom, qui voulait être prise au sérieux pour ce qu’elle construisait, et non pour ce qu’elle représentait.

Un catalogue construit avec exigence : ses livres marquants

Reagans with Jackie Kennedy

  • Sur près de vingt ans de carrière éditoriale, Jackie a construit un catalogue d’une cohérence remarquable : chaque titre choisi raconte quelque chose d’elle, de ses obsessions, de ses fidélités intimes aux arts et à l’histoire.
  • Le coup d’éclat le plus visible reste Moonwalk, l’autobiographie de Michael Jackson parue en 1988 : un bestseller mondial qu’elle a accompagné avec la même rigueur qu’elle aurait appliquée à un essai historique, prouvant que son instinct éditorial dépassait largement les frontières d’un genre ou d’une époque.
  • Avant cela, en 1986, elle s’est attaquée à un manuscrit autrement plus délicat : Dancing on My Grave, les mémoires incendiaires de la ballerine Gelsey Kirkland. Le texte original faisait 600 pages, que Jackie a taillé de moitié avec une précision chirurgicale, transformant un récit brut et douloureux en un livre qui a marqué le monde de la danse.
  • Sa passion pour la culture russe et l’histoire du costume se lit clairement dans In the Russian Style, paru dès 1976, un ouvrage somptueux consacré aux vêtements et aux objets de la cour impériale russe, co-construit avec la légendaire Diana Vreeland.
  • La collaboration avec Vreeland ne s’arrête pas là : en 1980, Jackie édite Allure, un livre dans lequel la grande prêtresse de la mode américaine livre sa vision du beau, du chic, de l’inattendu. Deux femmes au regard acéré, deux façons de regarder le monde qui se reconnaissent.
  • Au fil des années, ce sont une centaine de livres qu’elle a portés jusqu’à la publication, avec une cohérence thématique frappante : la danse, les arts visuels, l’archéologie égyptienne, l’architecture du paysage, et des voix venues d’ailleurs comme celle de Naguib Mahfouz, dont elle a contribué à faire découvrir la Trilogie du Caire au lectorat américain.
  • Ce catalogue n’est pas une collection hétéroclite accumulée au fil des opportunités : c’est le portrait en creux d’une femme qui savait exactement ce qui méritait d’exister sur une page imprimée, et qui mettait tout son poids pour le défendre.

Grand Central Station : quand Jackie descend dans l’arène

En 1968, quand la Penn Central Railroad dévoile son projet de gratte-ciel de 55 étages conçu par Marcel Breuer, destiné à s’élever directement au-dessus du Grand Central Terminal, peu de gens s’attendent à voir une ancienne First Lady descendre dans la mêlée. La gare Beaux-Arts inaugurée en 1913 est alors considérée par bien des promoteurs comme un terrain vague idéalement situé. En 1975, quand un tribunal d’État de New York ouvre la voie à la démolition, Jacqueline Kennedy Onassis décide de rejoindre le combat : elle y voit une menace contre l’âme même d’une ville.

Elle rejoint le Committee to Save Grand Central Station avec une détermination qui surprend ceux qui la réduisent encore à une silhouette élégante et silencieuse. Elle rédige une lettre personnelle, manuscrite, adressée au maire Abraham Beame, pour réclamer son soutien. Dans cette lettre, elle pose une question qui résonne bien au-delà du cas particulier d’une gare : “N’est-il pas cruel de laisser notre ville mourir à petit feu, dépouillée de tous ses fiers monuments ?”

Le 30 janvier 1975, elle tient une conférence de presse à l’Oyster Bar, le restaurant niché dans les sous-sols mêmes de Grand Central. Face aux journalistes et aux élus, elle prononce une phrase qui deviendra la boussole de son engagement : “Si nous ne nous soucions pas de notre passé, nous ne pouvons avoir beaucoup d’espoir pour notre avenir.” Sa présence change tout. Ce qui aurait pu rester un combat de juristes locaux devient une affaire nationale, relayée dans tout le pays.

“Si nous ne nous soucions pas de notre passé, nous ne pouvons avoir beaucoup d’espoir pour notre avenir.”

L’impact est mesurable. En 1978, la Cour suprême des États-Unis valide, dans l’arrêt Penn Central Transportation Co. v. New York City, la constitutionnalité de la loi new-yorkaise de protection des monuments historiques. Grand Central est sauvée. C’est une victoire juridique majeure, mais c’est aussi la sienne.

Elle ne s’arrête pas là. Dans les années 1980, elle repart au combat contre un projet de tour massive à Columbus Circle, porté par le promoteur Mortimer Zuckerman. Son argument cette fois : “Ils volent notre ciel !” L’ombre projetée sur Central Park lui est insupportable. Le même fil rouge traverse tout, d’une bataille à l’autre : la conviction que la beauté collective n’appartient à personne en particulier, et donc à tout le monde.

Ce que ses deux combats révèlent sur sa vision du monde

Ce que les deux aventures de Jackie révèlent, c’est d’abord une grammaire intérieure, constante et cohérente, que les biographies francophones n’ont jamais eu l’occasion d’articuler. Dans la salle de réunion de Doubleday comme devant les caméras de la presse new-yorkaise venu couvrir la défense de Grand Central Terminal, elle poursuit le même geste fondamental : opposer la mémoire vivante à l’effacement, et défendre la beauté comme un droit collectif, non comme un luxe réservé à quelques-uns.

La liste de ses livres dit tout. Elle supervisait la publication de bestsellers commerciaux comme l’autobiographie de Michael Jackson, Moonwalk, mais aussi des oeuvres de lauréats du prix Nobel tels que La Trilogie du Caire de Naguib Mahfouz, et des essais fondateurs comme The Power of Myth de Joseph Campbell. Ce catalogue n’est pas le fruit du hasard éditorial. Son assistant Scott Moyers rappelle que sa décision de publier Mahfouz était “du Jackie pur” : elle l’avait découvert en lisant ses romans en traduction française avant qu’il ne soit disponible en anglais. Autrement dit, Jackie lisait le monde en plusieurs langues, au sens propre comme au sens figuré, et sa mission d’éditrice consistait à ouvrir ces fenêtres pour le lecteur américain. Elle défendait des livres qui reflétaient des idéaux personnels remontant à ses années à la Maison-Blanche.

La transmission culturelle n’était pas pour elle une posture intellectuelle : c’était une conviction aussi viscérale que le refus de laisser démolir une gare.

Le combat pour Grand Central Terminal obéit à la même logique. À une conférence de presse tenue en 1975, Jackie avait déclaré : “Si nous ne nous soucions pas de notre passé, nous ne pouvons pas avoir grand espoir pour notre avenir.” Elle ajoutait : “Nous avons tous entendu dire qu’il est trop tard, que c’est inévitable. Mais je ne crois pas à ça.” La formule n’est pas rhétorique. Elle procède du même réflexe que celui qui l’avait poussée, dès 1961, à rénover la Maison-Blanche, puis, vingt ans plus tard, à sauver de l’oubli les récits de Martha Graham ou les mythologies de Campbell. Dans chaque cas, la perte est irréversible : on ne reconstruit pas un bâtiment beaux-arts rasé, on ne restitue pas une culture effacée des catalogues.

Ce fil conducteur, c’est la conviction que la beauté est un bien commun, pas une décoration optionnelle. Loin des projecteurs, Jackie trouvait son épanouissement en définissant discrètement sa vie selon ses propres termes. Ce n’est pas l’image d’une icône qui se cherche une contenance après la tragédie. C’est le portrait d’une femme dont les choix, aussi variés qu’ils paraissent en surface, répondent à une seule et même question : qu’est-ce qu’une société perd lorsqu’elle laisse mourir ce qui la constitue ? Ses deux combats, l’un littéraire, l’autre architectural, sont deux réponses au même vertige. Et c’est précisément ce chapitre-là que les sources françaises n’ont jamais raconté.

Un héritage en deux actes : les livres et les pierres

Ce qui reste de Jackie Kennedy, quand on prend la peine de regarder au-delà des années soixante, tient en deux mots : les livres et les pierres. Deux héritages concrets, mesurables, que l’on peut encore toucher aujourd’hui, et qui forment le vrai bilan d’une femme qui a choisi, dans la dernière partie de sa vie, de construire plutôt que de commémorer.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. De 1975 à sa mort en 1994, Jackie a supervisé la publication de plus d’une centaine d’ouvrages, allant des beaux livres d’art à la poésie, en passant par des ouvrages d’histoire de la mode et l’autobiographie de Michael Jackson, Moonwalk. Dix-neuf ans de métier, d’abord chez Viking Press puis chez Doubleday, où elle est passée d’un salaire de 200 dollars par semaine à une rémunération dépassant les 100 000 dollars annuels en fin de carrière. Ce n’est pas anecdotique : c’est la trajectoire d’une professionnelle qui s’est imposée par son travail, dans un milieu qui ne lui faisait aucun cadeau au départ.

Les pierres, elles, sont encore debout. Grand Central Terminal trône toujours au coeur de Manhattan, et Lafayette Square borde encore la Maison-Blanche sans avoir été défiguré par des tours de verre. Ces bâtiments existent parce qu’elle a choisi de se battre, juridiquement et publiquement, à une époque où personne n’attendait cela d’elle. Ce sont des victoires silencieuses, mais permanentes.

Cette période de dix-neuf ans est sans doute la plus longue et la plus personnelle de toute sa vie, et pourtant elle reste presque invisible dans la mémoire collective francophone.

La plupart des articles en français s’arrêtent à l’assassinat de JFK ou, au mieux, évoquent en une ligne le mariage avec Onassis. La Jackie éditrice, la Jackie militante du patrimoine, la femme indépendante qui gagnait sa vie avec ses propres idées et ses propres convictions, cette femme-là manque encore au récit. Combler cet oubli, c’est lui rendre une justice simple : la voir entière !

 

Touched by the Sun de Carly Simon, une chanson hommage écrite pour son amie et éditrice Jacqueline Kennedy Onassis, qui l’a encouragée à écrire des livres pour enfants chez Doubleday.

Sources

  • YouTube: Une femme en quête d’elle-même, après les feux de l’Histoire
  • YouTube: Viking Press, Doubleday : les coulisses d’une vocation inattendue
  • KennedyEra947: Jackie Kennedy saved Grand Central with nothing but her name, her voice, and her will
  • YouTube: Un héritage en deux actes : les livres et les pierres

Crédit image : Direction artistique humaine et génération assistée par IA

Virgile PArtouche

Consultant SEO le jour, passionné de vintage la nuit. Une fois les écrans éteints, je troque les audits et les dashboards pour ma plume sur Monsieurvintage.com. Là, je raconte l’histoire des objets, des voitures et des tendances qui ont marqué les époques, avec une curiosité insatiable pour tout ce qui a un parfum rétro. Entre algorithmes et nostalgie, je construis des ponts entre le passé et le présent.

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