Hungry Eyes : Eric Carmen ne croyait pas au film Dirty Dancing ni à la chanson…
En 1987, Eric Carmen était un artiste sans contrat, replié dans sa ville natale de l’Ohio après des années de disette commerciale, loin des sommets qu’il avait connus avec “All by Myself”. C’est dans ce contexte de désillusion totale qu’un coup de téléphone inattendu allait changer le cours de sa carrière. Comment un homme qui avait mal retenu le titre du film et accepté la proposition faute de mieux a-t-il fini par signer l’un des tubes les plus emblématiques de la décennie ? Et que nous dit ce hasard sur la façon dont les grandes chansons naissent parfois, non pas d’une vision artistique, mais d’un agenda vide ?
Un artiste sur la touche qui ne croyait plus en grand-chose
En 1987, Eric Carmen n’est plus vraiment dans la course. Quand on prononce son nom, les gens pensent au sublime “All by Myself”, ce monument de 1975 qui avait climaxé à la deuxième place du Billboard US en mars 1976, construit sur un emprunt assumé au deuxième mouvement du Concerto pour piano n°2 de Rachmaninov. Un énorme succès. Trop énorme, peut-être, pour ce qui a suivi.
Eric Carmen “All by Myself”
Les années 1980 ont été longues. Plusieurs albums, plusieurs labels, aucun moment comparable. Il avait co-écrit “Almost Paradise” pour la bande originale de Footloose en 1984, un No. 7 au Hot 100 interprété par Mike Reno et Ann Wilson, mais c’était en tant qu’auteur, pas comme artiste. Geffen Records l’avait lâché. Il n’avait plus de contrat.
Alors Carmen avait pris une décision radicale et, au fond, logique : rentrer à Beachwood, dans la banlieue de Cleveland, l’Ohio qui l’avait vu grandir. Retour au point de départ, avant les Raspberries, avant les singles, avant Los Angeles. Il l’a dit sans ambages : “I had become disillusioned with the idea of being an artist.” Et sur sa propre voix, il était encore plus tranchant : il n’avait appris à chanter que parce qu’il le fallait, et il n’avait jamais vraiment aimé ce qu’il entendait dans le micro.
“I only learned to sing because I had to. I never really liked my voice, and I still don’t really.”
C’est cet homme, sans contrat et sans plan, qui allait décrocher son téléphone et entendre la voix de Jimmy Ienner, son ancien producteur des Raspberries. Ienner venait de décrocher un poste de producteur musical exécutif sur un petit film indépendant à budget réduit. Il avait une chanson à placer. Et il avait besoin d’une voix.
“Dancing Dirty” : le projet que personne ne voulait chanter
La chanson n’avait pas été écrite pour lui. “Hungry Eyes” date de 1984, composée par Franke Previte et John DeNicola, à l’origine pour le groupe Franke and the Knockouts. Previte était censé la chanter lui-même pour le film : Ienner le lui avait assuré. Le studio était réservé, les musiciens réunis. C’est le réalisateur Emile Ardolino qui lui a appris la nouvelle : Jimmy Ienner venait de faire appel à Eric Carmen, alors sans contrat de disque, et voulait lui attribuer le titre. Previte a été évincé avant même d’avoir enregistré une note.
Carmen, lui, a reçu la proposition avec un enthousiasme modéré, c’est un euphémisme. Il a retenu le titre du film comme étant Dancing Dirty, pas Dirty Dancing, et cette confusion dit déjà beaucoup de l’attention qu’il portait au projet. Dans un entretien accordé au Los Angeles Times le 24 décembre 1987, il résume sa décision avec une franchise désarmante : “What the hell… I’ve got nothing better to do.” Le calendrier était vide, et ça s’entend dans chaque mot de cette phrase.
Ce qui rend le cas Carmen particulièrement intéressant, c’est que “Hungry Eyes” est l’un des seuls grands succès de sa carrière qu’il n’a pas composé lui-même. L’auteur prolifique des Raspberries, l’homme qui avait construit “All by Myself” brique par brique, interprète ici une chanson écrite par d’autres, pour d’autres, réattribuée par une décision de label à la dernière minute. Il l’a enregistrée aux Beachwood Studios, à quelques kilomètres de chez lui, dans la ville où il s’était replié après les années difficiles. Même le studio était local, domestique presque.
Un pis-aller, franchement. Et c’est précisément pour ça que la suite est si savoureuse.
Le four annoncé qui a vendu 32 millions d’exemplaires
Dirty Dancing est sorti en salles le 21 août 1987 avec un budget estimé à 4,5 millions de dollars. Vestron Pictures misait sur un succès modeste, le genre de film qui rentabilise honnêtement ses frais sans laisser de trace. Le film a rapporté plus de 214 millions de dollars à l’échelle mondiale. Le 45 tours de “Hungry Eyes”, sorti chez RCA le 8 octobre 1987, a grimpé jusqu’à la 4e place du Billboard Hot 100 en février 1988 et à la 3e du Cash Box Top 100. La bande originale s’est écoulée à plus de 32 millions d’exemplaires.
Pour Eric Carmen, les retombées ont été immédiates. Dès l’été 1988, un nouveau single, “Make Me Lose Control”, culminait à la 3e place du Billboard Hot 100. La carrière qu’il avait enterrée dans l’Ohio était repartie, propulsée par une chanson qu’il n’avait pas écrite, pour un film dont il n’avait pas réussi à retenir le titre.
Il avait tout de même dit oui, qu’un instinct souterrain, même enfoui, avait guidé sa main. Mais ses propres mots racontent autre chose : c’est le vide de son agenda qui a tranché, rien de plus. “What the hell… I’ve got nothing better to do.”
“Et mince… J’ai rien de mieux à faire.”
L’un des hymnes pop les plus diffusés des années 1980, une chanson qui a traversé les décennies et continue de surgir dans les playlists de nostalgie, est né d’un haussement d’épaules. Pas d’une vision, pas d’un pari audacieux. D’un homme qui n’avait rien d’autre à faire ce jour-là, sauf décrocher son téléphone au bon moment, parfois cela se joue à peu…
Eric Carmen “Make me lose control”
(L’idée de cet article est venue de l’écoute, comme chaque lundi, de la rediffusion de l’émission radio MBS West Coast)
Sources et à lire
- americansongwriter.com
- wikipedia.org
- https://www.biography.com/musicians/a60175243/eric-carmen-hungry-eyes-backstory
Crédit image : Direction artistique humaine et génération assistée par IA

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