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Voyager en train, c’est accepter une forme de lenteur que notre époque a presque oubliée. Dans ce temps suspendu entre deux gares, quelque chose d’inattendu se produit : les inconnus cessent d’être des étrangers. C’est précisément ce que l’émission Des trains pas comme les autres explore depuis sa relance sur France 5 en juillet 2011, avec une question centrale : pourquoi le wagon, plus que tout autre moyen de transport, crée-t-il les conditions d’une vraie rencontre ?

Le wagon, un espace à part entière dans “Des trains pas comme les autres”

Depuis sa relance sur France 5 en juillet 2011, Des trains pas comme les autres a posé une conviction claire : le train n’est pas là pour servir de toile de fond pittoresque. Philippe Gougler, journaliste et co-auteur du format, a délibérément rompu avec la version originale de 1987, plus contemplative et tournée vers le patrimoine. Son ambition était autre : mettre la dimension humaine au centre, et laisser les rencontres arriver.

Ce qui rend cette posture crédible, c’est qu’elle repose sur une observation très concrète du wagon comme espace. Gougler le décrit dans son livre Des trains pas comme les autres – Mes plus beaux voyages, publié par Albin Michel à partir de 2018, comme une “machine à rêver”, une “cabine”, un “petit endroit protégé”, un “refuge” où le temps n’a pas la même densité qu’ailleurs. Ce ne sont pas des métaphores de communication. C’est une architecture mentale : le wagon est un lieu qui se referme sur ses occupants et impose ses propres règles.

Le train, selon Gougler, impose un “rythme qui laisse de la place à la rêverie, aux belles rencontres, à l’imprévu.”

C’est précisément ce rythme qui change tout. Ni l’avion ni la voiture ne produisent ce type de suspension temporelle. L’avion isole, la route concentre sur le conducteur. Le train, lui, libère. On regarde par la fenêtre, on n’a rien d’urgent à faire, et la personne d’en face devient soudainement réelle. L’émission le prouve à chaque épisode : que ce soit au Sri Lanka autour d’un tri postal nocturne ou en Uruguay à partager un maté entre inconnus, c’est le compartiment qui crée la situation. Pas le hasard. Le cadre.

Pourquoi le train crée des conditions uniques pour se rencontrer vraiment

Il y a quelque chose que ni un vol long-courrier ni un road trip en voiture ne reproduisent à l’identique : la combinaison précise de la durée, de la promiscuité contrainte et d’une temporalité suspendue que le wagon impose à ses passagers. Le train reste un vecteur de découverte à part entière, un espace qui structure le récit, favorise la contemplation et permet des rencontres aussi étonnantes qu’imprévisibles. Mais pourquoi le train en particulier ? La réponse est moins romantique qu’on ne le pense, et c’est justement pour ça qu’elle est solide.

Dans un avion, on est assis dans l’obscurité ou devant un écran, casque sur les oreilles, séparé du monde extérieur par dix mille mètres d’altitude. Sur la route, le conducteur regarde droit devant. Le train, lui, oblige à coexister. On partage le même banquette, le même couloir, le même paysage qui défile. Cette promiscuité n’est pas choisie, elle est structurelle. Et c’est précisément ce caractère contraint qui libère quelque chose. La promiscuité peut être vécue comme une contrainte ou comme une opportunité de sociabilité : rencontres imprévues, entraide, échanges culturels. Dans un wagon, ces deux dimensions coexistent en permanence, et c’est leur tension qui génère l’échange.

La durée d’un trajet en train n’est pas une perte de temps. C’est le temps minimal nécessaire pour que deux inconnus cessent d’être polis pour devenir vrais.

La temporalité joue un rôle décisif. On ne traverse pas un pays en train en quelques minutes. Cette lenteur relative crée une bulle : plus de notifications urgentes à traiter, plus de destination immédiate à atteindre. L’attention se redéploie vers ce qui est là, devant soi, à portée de conversation. Gougler lui-même le reconnaît : ce sont les rencontres qui sont magiques, et au fil du temps, les destinations comptent moins que les humains croisés en chemin.

C’est ce que la sociologie des interactions appelle un cadre propice à la disponibilité attentionnelle : le contexte social est moins déterminé qu’ailleurs, les repères habituels s’effacent, et l’autre devient lisible. Pour Philippe Gougler, l’enjeu est précisément de donner une dimension humaine à travers les rencontres et “l’attention donnée à l’autre”. Épisode après épisode, c’est exactement ce mécanisme que la série documente, sans jamais le nommer : un homme monte dans un train, perd le contrôle de son agenda, et se retrouve disponible. Les passagers aussi. Et alors, quelque chose se passe.

Avion, route, train : un comparatif honnête des espaces de voyage

Critère Avion Route (voiture) Train
Liberté physique Siège étroit, ceinture imposée, déplacement limité aux allées Conducteur immobilisé, passagers libres mais confinés Déambulation possible, wagon-restaurant, plateformes entre voitures
Durée du voyage Court sur longues distances (mais aéroports = 2 h perdues) Variable, souvent optimisée pour aller vite Longue, assumée, structurellement ralentie
Rapport au paysage Ciel uniforme à 10 000 m, hublot souvent fermé Route et rétroviseurs accaparent l’attention Panorama défilant, regard libéré, contemplation naturelle
Attention disponible Saturée : écrans, casques, annonces, turbulences Entièrement mobilisée par la conduite Libre : lecture, conversation, rêverie sont toutes possibles
Contact avec l’autre Voisin de siège sans choix, interaction socialement découragée Limité aux occupants du véhicule, cercle fermé Promiscuité ouverte : couloir partagé, table commune, rencontres fortuites
Vulnérabilité partagée Très faible : chacun dans sa bulle, casque sur les oreilles Nulle : le conducteur est absorbé, les autres dorment Forte : inconfort, durée et espace commun créent une égalité de condition
Temporalité Suspendue dans l’inconfort (attente, décalage) Tendue vers l’arrivée, le GPS dicte le rythme Suspendue dans le bon sens : ni urgence, ni destination à piloter
Facilité de conversation Culturellement mal vue, volume sonore difficile Naturelle mais limitée aux mêmes voyageurs depuis le départ Naturelle avec des inconnus, la série Des trains pas comme les autres en fait d’ailleurs sa raison d’être : donner une «dimension humaine» par «l’attention donnée à l’autre»
Ouverture sur le territoire traversé Nulle en vol, aéroport périphérique à l’arrivée Partielle, autoroutes coupées du tissu local Totale : gares en centre-ville, arrêts dans des bourgs, haltes souvent insolites qui mènent vers des personnages attachants
Posture mentale induite Passive et anesthésiée Active et stressée Active et disponible : le corps est transporté, l’esprit est libre

La série comme miroir : ce que Gougler et ses voyages nous disent de nous

Il faut être honnête : une caméra change tout. Quand Philippe Gougler monte dans un wagon avec son équipe, le compartiment n’est plus tout à fait un espace ordinaire. Les passagers savent qu’ils sont observés, peut-être filmés. Cette limite est inhérente au format documentaire, et la nier serait intellectuellement malhonnête.

Pourtant, c’est précisément là que réside la force de l’œuvre de Gougler. La magie du wagon résiste à l’objectif. Depuis juillet 2011 sur France 5, l’émission Des trains pas comme les autres accumule les preuves du contraire : la sincérité des échanges, la spontanéité des confidences, la chaleur des rencontres persistent malgré la présence de la caméra. L’approche empathique du journaliste y est pour beaucoup. Il écoute plus qu’il n’interroge. Il observe plus qu’il ne provoque.

Cette authenticité, il l’a ensuite transposée en littérature. Des trains pas comme les autres, Tome 1 : mes plus beaux voyages, publié chez Albin Michel en septembre 2018, puis le Tome 2 en octobre 2020, prolongent l’émission dans un format qui permet davantage de profondeur. Sur 238 et 240 pages, Gougler prouve que ces rencontres méritent d’exister hors du petit écran.

Ce succès durable n’est pas un accident de programme : c’est le reflet d’un besoin collectif que nos agendas compressés ont rendu urgent.

Ce que cette œuvre dit de nous, c’est que nous avons soif de lenteur. Le train, avec sa temporalité suspendue et son rythme propice à la rêverie, incarne une forme de résistance à la vitesse moderne. Ralentir pour rencontrer, c’est finalement se souvenir que le voyage le plus précieux n’est pas celui qui va le plus vite.

Les destinations de la saison 16

La seizième saison propose sept destinations inédites, diffusées à raison d’un épisode par jeudi soir tout l’été : l’Angola, le Monténégro, le Kazakhstan, Singapour, la Malaisie, la Floride et Istanbul. Chaque épisode dure 52 minutes. Le tour du monde est éclectique, presque provoquant dans ses contrastes.

L’Angola ouvre le bal : Philippe Gougler part à la découverte de ce pays d’Afrique méconnu et de ses lignes ferroviaires vraiment singulières, à la rencontre notamment de la tribu nomade des M쪺l et des Mumuila, passant par l’île aux Tigres abandonnée et la cascade de Kalandula. Une Afrique australe loin de tous les clichés.

La Floride, elle, se révèle territoire de contrastes saisissants : le périple débute à Fort Myers avec le Murder Mystery Train, un train-théâtre immersif où les passagers se transforment en enquêteurs le temps d’un trajet ponctué de saynètes, d’indices et d’un bon repas. Le voyage passe ensuite par Daytona Beach, Orlando, les Everglades, Cap Canaveral et les Florida Keys.

Pour la Malaisie, Philippe Gougler parcourt le pays sur les rails, de la jungle de Bornéo jusqu’au continent et à Kuala Lumpur. Sur l’île de Bornéo, de petites lignes se faufilent à travers la forêt tropicale dans un décor où évoluent orangs-outans et singes nasiques.

Au Kazakhstan, c’est l’hiver et ses grandes immensités blanches qui attendent le présentateur, avec des températures pouvant descendre jusqu’à -40 degrés. Le voyage débute à l’est du pays, au bord d’une rivière glacée, puis c’est dans un train de nuit en direction d’Astana que Gougler fait connaissance d’une passagère qui l’initie aux traditions kazakhes.

Pour rejoindre Singapour, le moyen le plus charmant reste le train, et pas n’importe lequel : le mythique Eastern & Oriental Express, dont les voitures ont plus de 50 ans et qui constitue un véritable hôtel de luxe sur rails, traversant la forêt tropicale jusqu’à la cité-État.

Le Monténégro propose quant à lui des trains aux allures soviétiques au départ de Podgorica, pour un itinéraire incluant l’étrange monastère d’Ostrog creusé dans la roche, un improbable concours de sieste, le magnifique lac Skadar, et Kotor, la cité des chats.

“Philippe Gougler pose ses valises à Istanbul, l’unique métropole au monde à cheval sur deux continents, pour une traversée ferroviaire de la rive européenne à la rive asiatique.”

Le clou de l’épisode turc est discret mais vertigineux : le Tünel, mis en service le 17 janvier 1875 et imaginé par l’ingénieur français Eugène-Henri Gavand, est le deuxième chemin de fer souterrain le plus ancien du monde, reliant toujours les quartiers de Karaköy et de Beyoğlu. Un finale à la hauteur d’une saison qui ne manque pas d’ambition.

Credit Photos : France 2 Droits réservés

Sources

Sandy hervet

Forfaitiste sur mesure et passionnée par les voyages, notamment vers les USA et le Canada, Sandy partage son amour pour les vieilles choses qui ont une âme. Admiratrice de l’art déco et fan inconditionnelle de Columbo, elle apporte un regard nostalgique et raffiné sur les trésors du passé.

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