Volvo P1800 : rétrospective complète de 1961 à 1973
Lancée en 1961 sur les chapeaux de roues d’une ambition inattendue, la Volvo P1800 est l’une des GT les plus singulières de son époque : née d’un crayon italien, assemblée en Angleterre, vendue sous pavillon suédois. Derrière sa ligne immédiatement reconnaissable se cachent une histoire industrielle complexe, des versions méconnues et une longévité culturelle que personne n’avait vraiment anticipée. Comment une marque réputée pour ses berlines austères a-t-elle produit l’une des plus belles GT des années 1960, et pourquoi cette voiture continue-t-elle de fasciner soixante ans après sa disparition des catalogues ?
- Une GT suédoise née d’une ambition italienne
- P1800, 1800S, 1800E, 1800ES : décrypter chaque version
- Le cabriolet P1800 : conversions Volvoville et statut non officiel
- La 1800ES : le break de chasse qui a failli sauver la P1800
- La P1800 dans la culture populaire : Simon Templar et les records d’endurance
- Cyan Racing 2020 et 2024 GT : l’ambition GT originelle accomplie
Une GT suédoise née d’une ambition italienne
En 1957, Volvo n’est pas encore une marque de sport. Elle fabrique des berlines solides pour le marché scandinave, des voitures de gens sérieux qui pensent à l’hiver et aux kilométrages. C’est pourtant à cette époque que Gunnar Engellau, le directeur général de l’époque, décide de changer d’image. Il veut une GT. Une vraie, capable de tenir son rang face aux Italiens et aux Anglais qui dominent alors ce segment.
Le dessin est confié à Pelle Petterson, un jeune styliste suédois qui travaille alors dans le bureau turinois de Pietro Frua. Le résultat est immédiatement lisible : une ligne de coupé tendue, un museau bas, des vitres arrière en forme de lunette, rien de trop. Le style emprunte à l’Italie sans la singer. Frua supervise, Petterson dessine, et le design retenu dès 1957 convainc suffisamment Volvo pour que la marque engage la production, les prototypes roulants étant construits par Frua entre 1957 et 1958, bien avant la présentation publique de la voiture en janvier 1960 au Salon de Bruxelles.
Sauf que Göteborg n’est pas équipé pour fabriquer des carrosseries en petite série. Volvo se tourne alors vers Jensen Motors, en Angleterre, pour la peinture, la finition intérieure et l’assemblage final, tandis que le pressage et l’assemblage des caisses est confié à Pressed Steel, en Écosse. Les premières P1800 sortent des ateliers Jensen de West Bromwich à partir de 1961, avec des carrosseries monocoques fournies depuis l’Écosse. Rapidement, des problèmes de qualité se posent. Les finitions Jensen ne sont pas au niveau attendu, et les volumes restent insuffisants pour rentabiliser la collaboration.
Dès 1963, Volvo reprend partiellement la main. L’assemblage final est transféré à Göteborg, même si Pressed Steel continue de fournir les caisses depuis l’Écosse jusqu’en 1969, date à laquelle la production des carrosseries est elle aussi rapatriée en Suède, à l’usine Svenska Stålpressnings AB à Olofström. C’est aussi à ce moment que Volvo abandonne le préfixe P dans sa dénomination commerciale, un détail que beaucoup de rétrospectives omettent. La voiture devient officiellement la 1800S pour les versions suédoises, même si le surnom P1800 reste dans tous les esprits.
Ce transfert de production marque une ligne de partage nette dans l’histoire du modèle. D’un côté, les premières séries Jensen, recherchées aujourd’hui autant pour leur rareté que pour leur histoire. De l’autre, une version suédoise mieux assemblée, qui va porter la voiture sur une décennie entière. La P1800 n’est pas née en Suède, géographiquement parlant. Elle est née de l’ambition d’une marque qui voulait prouver qu’elle pouvait faire autre chose que des berlines indestructibles.
VOLVO P1800 – 1966 (crédit photos : Volvo©)
P1800, 1800S, 1800E, 1800ES : décrypter chaque version
| Version | Période de production | Moteur principal | Puissance | Évolutions notables |
|---|---|---|---|---|
| P1800 (Jensen) | 1961-1963 | B18B (1,8 L) | 100 ch | Carrosseries pressées et construites par Pressed Steel Co. à Linwood en Écosse, puis assemblage et peinture assurés par Jensen Motors à West Bromwich, Angleterre ; finitions inégales, production limitée (~6 000 ex.) ; préfixe « P » encore officiel |
| 1800S | 1963-1969 | B18B puis B20B | 108 ch (B18B) | Production rapatriée à Göteborg ; abandon officiel du préfixe « P » ; finitions améliorées ; carburateurs SU doubles ; passage au B20B (2,0 L) en automne 1968 pour l’année modèle 1969 |
| 1800E | 1969-1972 | B20E (2,0 L) | 130 ch | Injection électronique Bosch D-Jetronic — première Volvo de série à en bénéficier ; tableau de bord redessiné, freins à disque aux quatre roues ; vendu en parallèle avec l’1800ES pendant l’année modèle 1972 avant l’arrêt de la production du coupé en juin 1972 |
| 1800ES | 1971-1973 | B20E / B20F | 130 ch | Carrosserie break à hayon vitré (« shooting brake ») ; hayon arrière sans cadre en verre ouvrant, articulé et muni d’une poignée fixée directement sur la vitre ; dernière évolution commerciale avant l’arrêt du modèle en 1973 |
Le cabriolet P1800 : conversions Volvoville et statut non officiel
Il n’existe pas de cabriolet P1800 homologué par Volvo. C’est un point que les sources françaises brouillent souvent, en présentant ces voitures comme des variantes officielles ou des séries spéciales. La réalité est plus simple et plus artisanale : quelques carrossiers indépendants, principalement aux États-Unis, ont transformé des coupés en décapotables sur commande privée, sans aucun mandat de la marque.
Le nom le plus cité dans ce contexte est Volvoville, un atelier américain qui s’est spécialisé dans la préparation et la transformation de Volvo dans les années 1960 et 1970. Les conversions réalisées là-bas consistaient à découper le toit, renforcer le plancher et le châssis pour compenser la perte de rigidité, puis adapter une capote souple. Le travail était soigné pour de l’artisanat de niche, mais il restait du sur-mesure, sans certification constructeur et sans garantie d’uniformité d’un exemplaire à l’autre.
Ces voitures sont rares aujourd’hui. Non pas parce qu’elles étaient nombreuses à l’origine, mais parce que les décennies, les accidents et les restaurations approximatives en ont fait disparaître une bonne partie. Un cabriolet P1800 d’origine Volvoville en bon état représente donc une curiosité de collectionneur, davantage pour son histoire particulière que pour une quelconque valeur patrimoniale officielle.
La confusion vient parfois d’annonces de vente qui présentent ces conversions comme des “variantes d’usine” ou des “options carrosserie” pour justifier un prix élevé. Le bon réflexe est simple : Volvo n’a jamais produit ni commercialisé de P1800 cabriolet. Tout exemplaire découvert l’a été après sa sortie d’usine, par des tiers.
VOLVO P1800 – 1966 (crédit photos : Volvo©)
La 1800ES : le break de chasse qui a failli sauver la P1800
En 1971, Volvo ne cherche plus à relancer la P1800 : elle cherche à lui trouver une sortie digne. L’1800ES est cette sortie, et elle est réussie. La carrosserie abandonne le coupé classique pour un hayon vitré qui transforme la silhouette en quelque chose d’hybride, entre GT et break de chasse. Les Anglais appellent ça un shooting brake, une carrosserie que la Reliant Scimitar GTE avait popularisée quelques années plus tôt (la princesse Anne en possédait une, ce qui n’avait pas nui à la notoriété du genre).
Le parallèle stylistique entre l’1800ES et la Scimitar GTE est frappant. Les deux partagent cette idée d’un grand hayon vitré intégré dans une ligne de coupé, avec une surface vitrée arrière qui descend jusqu’au pare-chocs. Chez Volvo, le résultat est peut-être encore plus élégant : le hayon arrière entièrement vitré, articulé et s’ouvrant sur vérins, traité comme un élément de carrosserie à part entière plutôt qu’une simple vitre, donne à l’ES une silhouette immédiatement reconnaissable.
Mécaniquement, la voiture repose toujours sur le B20E, le deux litres à injection Bosch introduit sur la 1800E en 1969. 130 chevaux, suffisamment vifs pour l’époque, avec désormais la praticité d’un vrai volume de chargement. C’est précisément ce que Volvo cherchait : élargir l’appel du modèle sans trahir son caractère GT.
Pourquoi s’est-elle arrêtée en 1973 alors ? Plusieurs raisons jouent simultanément. La plateforme vieillit, les nouvelles normes de sécurité américaines coûtent cher à intégrer sur un modèle en fin de vie, et Volvo concentre ses ressources sur la 240 qui arrive. L’1800ES n’a pas échoué commercialement, elle a simplement été sacrifiée par une décision industrielle. Environ 8 000 exemplaires produits en deux ans, c’est peu. Mais la voiture a laissé une empreinte disproportionnée par rapport à ses chiffres de vente, ce qui dit quelque chose sur la force de sa ligne.

la P1800 était diffusée dans plus de 80 pays, à une époque où la marque Volvo restait peu connue hors de Scandinavie et du marché américain. Crédit photo : Volvo©
La P1800 dans la culture populaire : Simon Templar et les records d’endurance
- La série britannique Le Saint (ITV, 1962-1969) a propulsé la P1800 dans les foyers européens : l’acteur Roger Moore y conduit une P1800 blanche dans le rôle de Simon Templar, et la voiture apparaît dès les premières scènes du premier épisode. La production avait d’abord envisagé une Jaguar E-Type, mais Jaguar aurait refusé de prêter des voitures pour le tournage. Volvo a saisi l’opportunité et fourni plusieurs exemplaires tout au long de la série.
- La visibilité obtenue via Le Saint est difficilement chiffrable mais réelle : la P1800 était diffusée dans plus de 80 pays, à une époque où la marque Volvo restait peu connue hors de Scandinavie et du marché américain.
- Irv Gordon, un enseignant américain originaire de Long Island, a acheté une 1800S neuve en 1966 et ne l’a pratiquement plus quittée. Il a franchi le cap des 1 million de miles (environ 1,6 million de kilomètres) en octobre 1987, puis celui des 3 millions de miles en 2013. C’est en 1998, après avoir atteint 1,69 million de miles, qu’il a été reconnu pour la première fois par le Livre Guinness des records.
- À sa mort en 2018, le compteur de sa 1800S dépassait les 3,2 millions de miles, soit plus de 5 millions de kilomètres, ce qui en fait officiellement la voiture personnelle la plus kilométrée jamais enregistrée par le Livre Guinness des records. À noter que le modèle d’Irv Gordon sera exposé au prochain salon Rétromobile qui se tiendra à Paris du 3 au 7 février 2027, Porte de Versailles : notre article en cliquant ici.
- Gordon effectuait lui-même une grande partie de l’entretien et remplaçait les pièces usées en suivant scrupuleusement les préconisations Volvo. Le moteur d’origine n’a jamais été remplacé : bien qu’il ait été reconstruit à deux reprises au cours des plus de 3,2 millions de miles parcourus, le bloc moteur d’usine est resté celui d’origine, tout comme la carrosserie et le châssis.
- Ces deux éléments, la fiction télévisée et le record d’endurance, ont fonctionné comme deux publicités involontaires pour la fiabilité et le style de la voiture, sur des registres opposés mais complémentaires.
VOLVO P1800 – 1966 (crédit photos : Volvo©)
Cyan Racing 2020 et 2024 GT : l’ambition GT originelle accomplie
Cyan Racing n’est pas un préparateur qui colle des autocollants sur des voitures anciennes. C’est l’ancienne structure compétition officielle de Volvo en WTCC, basée à Göteborg, qui a décidé en 2020 de s’attaquer à ce que la maison mère n’avait jamais vraiment terminé dans les années 1960 : faire de la P1800 une vraie GT haute performance.
La P1800 Cyan présentée en 2020 reprend la carrosserie d’origine et la retravaille en profondeur. La structure est rigidifiée, la géométrie de suspension entièrement repensée, et sous le capot se trouve un deux litres développant 420 chevaux. Le tout pour un poids contenu autour de 990 kilos. Le résultat n’est pas une restauration, et ce n’est pas non plus un hommage nostalgique. C’est une proposition sérieuse sur ce qu’aurait pu être la P1800 si Volvo avait eu les ressources et l’ambition d’en faire une Porsche 911 suédoise.
Stylistiquement, l’exercice est remarquable parce que la ligne d’origine reste lisible. Cyan ne cherche pas à moderniser la silhouette, elle l’affine. Les proportions de Pelle Petterson survivent à soixante ans d’intervalle sans paraître datées, ce qui dit quelque chose sur la qualité du dessin original.
En 2024, Cyan va plus loin avec la GT, une voiture conçue cette fois dans une optique de grand tourisme contemporain. Elle s’appuie sur le même châssis P1800 d’origine restauré et la même structure en fibre de carbone et acier à haute résistance que le restomod de 2020, avec des évolutions portant principalement sur la suspension, l’insonorisation et l’habitacle entièrement retravaillé. L’ambition affichée est explicite : proposer l’expérience qu’une GT suédoise devrait offrir aujourd’hui, là où les constructeurs généralistes ont tous abandonné ce créneau.
Ce qui relie ces deux projets à la voiture de 1961, c’est précisément ce que Volvo n’avait jamais su concrétiser : une GT qui tient ses promesses sur route ouverte, pas seulement en photo de presse. La P1800 originale était belle et attachante, mais sous-motorisée pour son époque face à une Porsche 356 ou une Alfa Romeo Giulia Sprint. Cyan comble cet écart, soixante ans après, avec les moyens que Volvo n’avait pas alors voulus allouer.

Volvo P1800 CYAN. Crédit photo : CyanRacing©
Sources
- auto-forever.com
- newsdanciennes.com
- classicdoctor.fr
- vincennesenanciennes.com
- volvocars.com
- youtube.com
- Crédit photos : Volvo© / CyanRacing©

Créateur de Monsieur Vintage, Philippe est un passionné de belles mécaniques, de voyages et d’objets qui ont une âme. À travers son regard, chaque moto, voiture ou destination raconte une histoire, dans une quête d’authenticité et d’élégance intemporelle.
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